Extraits d'une Biographie
de Christophe Carichon
Le Scout de France
Aîné de 11 enfants, Jean Deuve suit
des études dans différents grands
lycées de province au gré des
mutations de son père officier. A 11
ans, en 1929, le garçon découvre le
scoutisme au sein des Éclaireurs de
France car le scoutisme catholique
n’est pas alors permis dans le
diocèse.
Son père est ensuite affecté à
Toulon, Jean Deuve intègre la 4e
troupe de la ville, groupe Bailli de
Suffren, et gravit rapidement les échelons de la progression scoute :
promesse, 2nde classe, chef de
patrouille des Alouettes, il est
totémisé «Alouette éveillée». En
1932, profitant d’un rapide passage à
Lorient il devient chef des Coqs de la
1ère Lorient Bertrand du Guesclin.
L’année suivante, nouvelle mutation
pour la famille. A la 1ère Brest Foch,
l’une des plus
vénérables de
Bretagne, au
foulard marron
clair, Jean Deuve
devient CP des
Gazelles, puis 1er
chef de patrouille
en 1934.
De sa
période brestoise,
Jean Deuve gardait des souvenirs
précis et originaux comme ce camp
en Italie pour l’Année sainte où, entre
deux temps spirituels et
touristiques, les scouts doivent
utiliser leurs capacités
d'observation pour des buts peu
bucoliques mais bien patriotiques: « il était prévu sur l’itinéraire une
journée à Gênes et la Marine nous
avait demandé de « faire une
promenade » dans le port et de
tenter de photographier deux
nouveaux bâtiments au système de
conduite de tir central tout à fait
original sur leur mât tripode avant :
le Julio Cesare et le Vittorio
Veneto. Alors des scouts ont loué
un petit bateau, comme cela se
faisait, ont repéré les deux
bâtiments, ont été invités par les
marins et ont pris des photos ! « et
le ministère de la Marine nous a
remerciés...! », raconte-t-il simplement
dans un grand éclat de
rire.

Comme tout ce qu’il entreprend,
Jean Deuve le fait à fond et à la
perfection. Scout de 1re classe,
titulaire de la cordelière verte et
jaune (six badges de capacité) puis
de la cordelière d’or (dix-huit
badges de service public), il est
adoubé Chevalier de France, rare et
plus haute distinction SDF d’avant
guerre. Dans le diocèse, seuls trois
garçons obtiendront cette distinction
singularisant les scouts d’élite. À
Noël 1937, Jean Deuve devient
scoutmestre de la 1re Brest. Dans le
même temps, au Quartier Général des
Scouts de France, l’infatigable éclaireur participe à la fondation de la
Tribu nationale des Hulottes avec
Gilbert Anscieau. L’étude de la nature
est pour Deuve une activité capitale.
Il tente d’y sensibiliser les scouts
brestois en regroupant les plus
accrochés dans une Tribu des Piverts.
Aux Journées Nationales de 1937,
dont le thème est le sixième article de
la Loi : « Le scout voit dans la nature
l’oeuvre de Dieu », le Brestois est
chef du centre « Oiseaux et Petite
faune. » Il termine cette première
partie de son scoutisme comme Instructeur nature au Quartier
général. Plus tard en Afrique, en
Asie et enfin en retraite en
Normandie, Jean Deuve gardera
toujours un petit carnet sur lui pour
noter et dessiner une trace d’oiseau
ou une empreinte de patte de félin,
une jolie fleur des champs ou un
serpent du Japon. L’étude de la
nature était une de ses techniques
scoutes préférées.

L'Officier et le Laotien :
Le colonel Jean Deuve a débuté la
seconde guerre mondiale en tant
qu’aspirant de réserve. Blessé lors de
la campagne de France, il effectue un
passage au
Service topographique
en
Afrique
Occidentale Française,
puis il
rejoint aux Indes,
dès 1943, une
unité spéciale
placée sous commandement
britannique, la Force 136, chargée
des opérations clandestines en
territoires occupés par les Japonais.
Son parachutage, avec neuf autres
membres de la Force 136, en
janvier 1945 au Laos, dans la
province de Paksane est
simultanément un saut dans vingt
ans d'intrigues politiques laotiennes
et de manoeuvres diplomatiques
régionales et internationales. Il faut
savoir que Jean Deuve est resté
presque sans interruption au Laos,
quasiment à la tête du pays en tant
que conseiller principal des
autorités royales, de 1945 à 1963. Personnage de légende, Jean
Deuve a été «immortalisé» par
Jean Lartéguy dans son ouvrage Les Tambours de bronze (Presses de la Cité, 1965), dont
l’action se situe au Laos de la fin
de la Seconde Guerre mondiale au
début des années 1960. C’est en effet
son parcours qui a inspiré à l’auteur
la figure romanesque de François
Ricq, l’un des personnages
principaux de ce roman.
Comme noté au dos du livre de
Lartéguy, il était ce «petit homme
timide... qui inventa le neutralisme,
puis un parti, une armée, et enfin un
gouvernement pour essayer de
sauver le Laos. Pendant vingt ans,
seul et sans moyens, il tiendra en échec les Japonais, les Thaïlandais,
les Américains, le Viêt-minh parce
qu'il possède le don étrange de se
faire aimer de ses amis et de passer
inaperçu aux yeux de ses ennemis »
cité sur www.reseau-asie.com par son ami
l’ethnologue Pierre Le Roux : « Jean
Deuve, un officier-chercheur au
Laos ».

De 1946 à 1949, Jean Deuve est chef
du Service de renseignement des
Forces du Laos, monarchie
constitutionnelle intégrée à l'Union
française. En 1949, le Laos, tout
comme le Vietnam et le
Cambodge, accède à une
indépendance soumise à de
nombreuses restrictions, il est alors
nommé directeur de la police, un
poste qu'il conserve jusqu'en 1954.
Persuadé du bien fondé de la
méthode de Baden-Powell, le
capitaine français se lance en
même temps dans une nouvelle
aventure, celle du scoutisme Lao.
Pour construire un pays, il faut
former une élite. Avec les chefs
Georges Durieux et Guy Lherbier, il fonde, en 1950, un scoutisme de
qualité pour les garçons et les filles
de ce pays. Le quartier général lui
octroie le titre de commissaire de district Scouts de France et de
commissaire général des scouts
Lao.

Un long article de Robert-Charles
Romilly, « Scouts laotiens » dans la
revue Indochine Sud Est Asiatique, évoque le groupe de Luang
Prabang, que Deuve, Durieux,
Lherbier et leurs assistants utilisent
comme auxiliaire des troupes
françaises contre le Viet-minh
comme aux plus beaux jours de
Mafeking : accueil des troupes au
Laos lors de l’agression vietminh
contre le Laos en 1953, mission de
surveillance en pirogue sur le
Mékong, guides de groupes de
combat, mission de ravitaillement
ou de secourisme, préparation de
repas. Nombreux sont les scouts
Lao à s’engager ensuite pour servir
leur pays les armes à la main. En
octobre 1953, le Laos renégocie les
modalités de son appartenance à
l’Union française. Il acquiert la
pleine indépendance diplomatique
et le transfert d'une série de
compétences que la Métropole
s'était réservée. Cette pleine
indépendance signifie que
désormais le gouvernement laotien
est en charge totale de sa sécurité ce
qui a pour effet direct la nomination
de Deuve au poste de conseiller du
Premier Ministre de 1954 à 1964.
Au cours de cette période, la
présidence du Conseil laotien se
dote d'une série d'organismes de
renseignements et de propagande
destinés, selon l'expression de
Deuve lui-même, à mener une
guerre secrète contre les
communistes
Bien que le rôle exact de Deuve ne
soit pas encore établi, il ne fait
aucun doute que son influence sur la
politique de lutte antisubversive
dans ces années charnières est
déterminante. Le départ de cette éminence grise de la politique
laotienne coïncide avec la chute du
gouvernement neutraliste et la prise
en charge toujours plus importante
de la sécurité intérieure du pays par
les États-Unis.
En 1964, Deuve quitte le Laos et
rejoint à Tokyo l'Ambassade de
Françe où il demeurera attaché
militaire jusqu'en 1969. Il a en outre
la responsabilité des services secrets
français en Extrême-Orient. Il
termine sa carrière dix ans plus tard,
au sein du Service de
Documentation Extérieure et de
Contre Espionnage (SDECE), qui
deviendra plus tard la DGSE.
Officier de la Légion d’Honneur,
commandeur de l’Ordre National du
Mérite, croix de Guerre 1939-1945,
croix de Guerre TOE (théâtres
d’opérations extérieures), titulaire
de la Médaille de la Résistance, il était également, entre autres,
commandeur de l’Ordre du Million
d’Éléphants et du Parasol Blanc du
royaume du Laos et chevalier du
Mérite Laotien.
L'Historien
Rendu à la vie civile, le colonel Jean Deuve s'investit dans des
activités de recherche qui vont
fortement contribuer à la
connaissance de l'histoire contemporaine
du Laos. Il s’agit d’un cas –
assez rare – de l’historien qui, dans
sa jeunesse, a contribué à façonner
l’histoire, et du personnage
historique devenu historien par
respect de la mémoire collective. Membre de l'Institut des
civilisations et d'histoire de la
péninsule indochinoise, des
Commissions d'histoire de
l'Académie des Sciences d'Outre-
Mer et de la Fondation pour les
Etudes de Défense Nationale. Il
publie régulièrement des ouvrages
et des articles sur les événements
dont il fut un des principaux
acteurs.
Agronome de formation et zoologue par vocation :
Bien que sa carrière ait pris, du fait
de la guerre, une autre direction
qu’une chaire au Muséum, le
colonel Jean Deuve a surtout été, sa vie durant, un passionné et
un véritable expert de travaux
naturalistes. Ces dernières années
encore, les services sanitaires de la
Manche venaient ainsi régulièrement
le consulter pour lui
demander un avis à propos de
serpents, notamment après des
morsures dans cette région de
France et sur ce front de mer si
touristiques.

L'Écrivain
Jean Deuve (sous son nom ou sous le pseudonyme de
Michel Caply) a écrit de nombreux ouvrages inspirés
de son expérience laotienne ou encore portant sur
l’histoire normande . Voici quelques titres que l'on
peut encore se procurer :
Guillaume le Conquérant (Biographie), 1987
Les Services Secrets Normands : Le Renseignement au Moyen Age, 1990
Seigneur de l'Ombre:Les Services Secrets Normands au XII ème siècle,1995
L'Épopée des Normands d’Italie, 1995
La Guerre Secrète au Laos contre les Communistes (1955-1964),1995
La Guerre des Magiciens : L'Intoxication Alliée (1939-1944), 1995
La Fondation du Duché de Normandie, 1997
La Guérilla au Laos, L'Harmattan - 1997
Trois Glaives pour un Royaume:Les Héritiers de Guillaume le Conquérant, 1997
Les Opérations Navales Normandes au Moyen Age, 2000
Histoire des Services de Renseignements des Forces du Laos, 2000
Histoire de la Police Nationale du Laos (1949-1956), L'Harmattan - 2000
Les Femmes Normandes dans l'Histoire du Duché, Corlet, 2002
Mirabelle, agent secret, Corlet - 2002
Le Royaume du Laos, L'Harmattan - 2003
Histoire Secrète des Stratagèmes de la Seconde Guerre mondiale, 2008

